Une marque en plus, de la chair déplacée.
Je me souviens...
la douche à la bétadine...
nue sous la blouse, les chaussons bleus, la charlotte verte...
lorsqu'ils sont venus me chercher...
le slalom dans les couloirs de la clinique...
l'arrivée dans une salle démeublée, seulement peuplée de lits vides et d'une télé...
le passage d'un jeune enfant perfusé, endormi dans un lit à barreaux, comme dans une cage à oiseaux...
la traversée du bloc opératoire, devant des tas de machines, de personnel médical, d'instruments étranges...
l'agitation dans ces coulisses secrets de l'hôpital, ce bruit, ces regards...
le transfert du branquard à la table d'opération...
la couverture chaude sur mon petit corps encore intact... extérieurement... et chaque chose à sa place, peut-être abimée mais à sa place, intérieurement...
l'énorme lampe aux ampoules multiples au-dessus de ma tête, l'électro, les tuyaux, les ustensils...
la perfusion au pli de mon coude gauche...
le plafond qui se met à tourner, briller, bouger, devenir flou...
le masque près de mon visage....
tout ce monde autour de moi...
puis plus rien.
Je me souviens...
sentir petit à petit mon cou, mes doigts, mon buste...
ouvrir les yeux, deux hommes en face de moi...
un masque vite retiré de mon visage, l'écoulement amer d'un calmant dans ma gorge...
aucune douleur, mais des tremblements incontrolables...
un homme dormant près de moi, pâle comme la mort...
tête vacillante, yeux qui se referment, qui se rouvrent...
les deux hommes penchés au-dessus de moi, me parlant...
ma langue se délier, moi plaisantant avec eux...
des mots rassurants... "tout va bien, respire la puce, calme-toi, tout s'est bien passé..."
un coup de chaud malgré la froideur ambiante...
un repos de quelques minutes, des tremblements se calmant au gré des secondes qui s'égrainent...
un esprit plus lucide, des membres plus éveillés...
un blanc entre le bloc et la salle de réveil...
"on remonte la pitchounette" [ premier sourire depuis hier soir à l'écoute de ce petit nom ]
re-slalom dans les couloirs, l'ascenseur...
l'arrivée dans la chambre, la vue de mes parents...
puis la chute dans les bras de Morphée.
Mon corps n'est plus le même, mutilé, scarifié, marqué par la vie.
Elle est la matérialisation de ma douleur, la marque physique de ma souffrance interne.
Quand je poserais mes yeux sur cette cicatrice, cette plaie, cette trace... je ne pourrais que me souvenir de cette haine, cette rancoeur, cette tristesse, cette douleur qui m'ont habitée.
Ma chair a bougé en moi, du sang a coulé, mes larmes aussi, ma peau est zébrée de traits fins et clairs; on a fouillé dans mon intimité pour réparer les dégâts causés.
